André DIOGBO
Introduction
L’intervention militaire américaine en cours contre le Venezuela constitue un événement majeur sur la scène internationale. Au-delà du théâtre latino-américain, cette opération soulève des interrogations fondamentales sur l’état du droit international, le respect de la souveraineté des États et l’évolution de l’ordre mondial hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale. Sans adopter de position normative, il convient d’analyser les faits, les justifications avancées par Washington, ainsi que les conséquences juridiques et géopolitiques potentielles de cette action.
Les faits : une opération militaire directe
Selon les autorités américaines, les États-Unis ont lancé une opération militaire ciblée contre des infrastructures et des centres de pouvoir vénézuéliens. Washington présente cette action comme une opération de sécurité visant des réseaux criminels transnationaux opérant depuis le territoire vénézuélien, et non comme une guerre contre le peuple ou l’État vénézuélien en tant que tel. Cette opération marque toutefois une rupture nette avec les formes traditionnelles de pression utilisées jusqu’ici contre Caracas, telles que les sanctions économiques, l’isolement diplomatique ou le soutien politique à l’opposition. Le recours à la force armée, sans mandat explicite du Conseil de sécurité des Nations Unies rendu public à ce stade, place l’intervention dans une zone juridiquement et politiquement sensible.

Les griefs américains à l’encontre du Venezuela
Les États-Unis reprochent de longue date au gouvernement vénézuélien plusieurs éléments majeurs :
- La déstabilisation régionale : la crise politique, économique et humanitaire du Venezuela est perçue par les États-Unis comme un facteur d’instabilité pour l’ensemble de la région, en particulier en matière de flux migratoires.
- L’érosion des standards démocratiques : les autorités américaines estiment que les institutions vénézuéliennes ne répondent plus aux critères d’un État de droit fonctionnel, ce qui, selon leur lecture, légitimerait des mesures exceptionnelles.
- La collusion présumée avec des organisations criminelles : Washington accuse certains segments de l’appareil d’État vénézuélien d’être impliqués dans le narcotrafic international, notamment à travers des réseaux facilitant l’acheminement de cocaïne vers l’Amérique du Nord.
Ces accusations, si elles sont récurrentes dans le discours américain, ne font pas l’objet d’un consensus international sur les moyens à employer pour y répondre.
Le droit international en question
La Charte des Nations Unies encadre strictement le recours à la force armée. Celui-ci n’est autorisé que dans deux cas précis : la légitime défense en réponse à une attaque armée, ou l’autorisation explicite du Conseil de sécurité. En l’absence de justification clairement établie dans l’un de ces cadres, l’intervention américaine soulève un problème central : la fragilisation du principe de souveraineté des États. Même lorsque des gouvernements sont contestés ou jugés illégitimes par certains acteurs, le droit international repose sur l’égalité juridique des États et le rejet du changement de régime par la force.
Les précédents historiques Irak, Libye, montrent que les interventions militaires visant à renverser un pouvoir en place produisent rarement les effets escomptés en termes de stabilité ou de démocratisation. Elles tendent au contraire à ouvrir des cycles prolongés de chaos politique, de guerre civile et de fragmentation institutionnelle.
Une reconfiguration des rapports de puissance
L’intervention américaine s’inscrit également dans une lecture plus large des relations internationales. Elle renvoie à une réaffirmation des sphères d’influence, notamment en Amérique latine, traditionnellement considérée par Washington comme un espace stratégique prioritaire. Cette dynamique pose une question structurante : si une grande puissance s’autorise à intervenir militairement pour imposer un changement politique dans sa zone d’influence, quels arguments juridiques ou politiques pourront être opposés à d’autres puissances agissant de manière similaire ailleurs dans le monde ? Les cas de Taïwan, de la Moldavie ou des États baltes sont régulièrement évoqués par les analystes comme des théâtres où de tels précédents pourraient être invoqués.
Les réactions internationales et le rôle de l’Europe
De nombreux États, notamment en Amérique latine et dans le Sud global, expriment leurs inquiétudes face à une action perçue comme un affaiblissement du multilatéralisme. Pour ces acteurs, l’enjeu dépasse le seul Venezuela : il concerne la préservation d’un ordre international fondé sur des règles communes plutôt que sur le rapport de force. Dans ce contexte, l’Europe et la France se trouvent face à un choix stratégique. Elles peuvent soit s’aligner sur une logique de puissance, soit réaffirmer leur attachement aux principes de souveraineté, de sécurité collective et de règlement multilatéral des crises.
Taïwan et les autres, le risque d’un précédent systémique
L’enjeu central soulevé par l’intervention américaine au Venezuela réside dans le précédent stratégique qu’elle crée. En relations internationales, les actes des grandes puissances ne sont jamais isolés : ils sont observés, interprétés et parfois répliqués par d’autres acteurs disposant de capacités comparables.
Taïwan et la Chine : un miroir stratégique
Si la Chine décidait d’employer la force militaire contre Taïwan, Pékin pourrait invoquer des arguments déjà observés ailleurs dans le système international :
- Une affaire intérieure, Taïwan étant considérée par la République populaire de Chine comme une province sécessionniste.
- La protection de la sécurité nationale, face à une présence militaire étrangère jugée hostile.
- La restauration de l’intégrité territoriale, principe reconnu par une partie de la communauté internationale.
Dans un tel scénario, la capacité des puissances occidentales à invoquer le droit international serait affaiblie par la tolérance ou la justification antérieure d’interventions militaires unilatérales. Le précédent réduit la force normative des règles et renforce une logique de rapport de force.
D’autres théâtres de revendication
Taïwan n’est pas un cas isolé. Plusieurs territoires font déjà l’objet de revendications explicites ou latentes de la part de grandes puissances :
- La Moldavie (Transnistrie), où la Russie justifie sa présence par la protection de populations russophones.
- Les États baltes, membres de l’OTAN, mais perçus par Moscou comme appartenant à sa profondeur stratégique historique.
- La mer de Chine méridionale, revendiquée par Pékin face à plusieurs États d’Asie du Sud-Est.
- Le Caucase, où les équilibres territoriaux restent étroitement liés aux rapports de force régionaux.
Dans chacun de ces cas, l’affaiblissement du principe de non-recours à la force accroît le risque de décisions unilatérales fondées sur le fait accompli.
Conclusion :
L’intervention américaine au Venezuela illustre ainsi une évolution plus large du système international : le glissement progressif d’un ordre fondé sur des règles communes vers un monde structuré par la collision des sphères d’influence. Lorsque les grandes puissances considèrent certaines régions comme relevant de leurs intérêts vitaux, le multilatéralisme tend à s’effacer au profit de logiques de puissance. Les institutions internationales se retrouvent marginalisées, et le droit devient conditionnel.
Au-delà du Venezuela, la question posée est donc systémique : si le recours unilatéral à la force devient un instrument politique ordinaire, sur quelles bases juridiques et politiques pourra encore reposer la sécurité collective ?
La réponse à cette interrogation conditionnera non seulement l’avenir de l’Amérique latine, mais aussi la gestion de crises potentielles majeures, de Taïwan à l’Europe orientale, dans un environnement international de plus en plus fragmenté.

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