Alors que les dernières bases militaires françaises s’apprêtent à fermer leurs portes au Sénégal, l’Europe maintient discrètement son soutien aux forces armées sénégalaises par le biais d’un mécanisme financier inédit. L’Économat des armées, structure rattachée au ministère français des Armées, vient d’être désigné pour distribuer une enveloppe de 10 millions d’euros (10 M€) accordée par l’Union européenne dans le cadre de la Facilité européenne pour la paix (FEP).
Un financement européen, une gestion française

Cette décision, approuvée mardi par le Conseil de l’Union européenne, marque un tournant dans la stratégie occidentale en Afrique de l’Ouest. Contrairement aux interventions militaires directes qui ont caractérisé la dernière décennie, cette approche privilégie le renforcement des capacités locales par le financement d’équipements et d’infrastructures. L’aide, d’un montant équivalent à 6,56 milliards de francs CFA, sera déployée sur 36 mois et se concentrera exclusivement sur des équipements « non létaux » : systèmes de surveillance terrestre et fluviale, matériel de collecte de renseignements, et équipements de protection des forces. « Cette première mesure renforcera les capacités des forces armées sénégalaises à défendre l’intégrité territoriale et la souveraineté du Sénégal et à protéger sa population civile contre les agressions internes et externes », indique le site officiel du Conseil européen.
La FEP, nouvel instrument géopolitique européen
Créée en mars 2021, la Facilité européenne pour la paix représente une innovation majeure dans l’arsenal diplomatique européen. Cet instrument permet à l’UE de financer des actions militaires et de défense, contournant ainsi les restrictions traditionnelles du budget communautaire en matière de dépenses militaires. Le choix de l’Économat des armées français comme gestionnaire de ces fonds illustre la persistance des liens institutionnels franco-africains, même dans un contexte de retrait militaire. Cette structure, qui « fonctionne comme une entreprise privée », selon ses propres termes, offre à la France un moyen de maintenir son influence technique tout en s’effaçant politiquement.
Réponse aux mutations géopolitiques sahéliennes
Cette initiative s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu en Afrique de l’Ouest. L’expansion des groupes terroristes depuis le Sahel, les coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger, ainsi que la montée de l’anti-sentiment français dans la région, ont contraint les Européens à repenser leur approche sécuritaire. Le Sénégal, dernier pays de la région à maintenir des relations stables avec l’Occident, devient ainsi un laboratoire de cette nouvelle stratégie. Le pays fait face à des pressions sécuritaires croissantes, notamment à sa frontière avec le Mali, où les incursions de groupes armés se multiplient.
Un modèle appelé à s’étendre

Plusieurs sources diplomatiques européennes suggèrent que cette expérience sénégalaise pourrait servir de modèle pour d’autres pays de la CEDEAO. La Côte d’Ivoire, le Ghana et le Bénin sont régulièrement mentionnés comme bénéficiaires potentiels de mécanismes similaires.
Cette approche présente plusieurs avantages stratégiques pour l’Europe : elle évite les critiques liées au néocolonialisme, permet un partage des coûts entre États membres, et offre une légitimité multilatérale aux actions de soutien.
Les limites d’une stratégie en transition
Cependant, cette nouvelle approche soulève plusieurs interrogations. D’abord, l’efficacité réelle de ces équipements non-létaux face à des menaces terroristes de plus en plus sophistiquées reste à démontrer. Ensuite, la capacité d’absorption et de maintenance de ces équipements par les forces sénégalaises constitue un défi majeur. Par ailleurs, le maintien d’une gestion française de ces fonds européens pourrait alimenter les critiques sur la persistance d’une influence néocoloniale, même sous des formes renouvelées.
Vers une nouvelle géopolitique de la sécurité africaine
Cette initiative illustre une mutation profonde des relations Europe-Afrique en matière de sécurité. Après l’échec relatif des interventions militaires directes (Mali, Centrafrique), l’Europe semble opter pour une stratégie de « sécurité par procuration », finançant et équipant les forces locales plutôt que d’intervenir directement. Cette évolution s’accompagne d’une diversification des partenaires : si la France reste un acteur clé via l’Économat des armées, l’Union européenne assume désormais un rôle de financeur principal, permettant une mutualisation des coûts et des responsabilités.
Le succès de cette expérience sénégalaise sera scruté de près par les chancelleries européennes et africaines. Il pourrait déterminer l’avenir de la coopération sécuritaire dans une région en proie à une instabilité croissante, où les solutions traditionnelles ont montré leurs limites. Cette évolution marque potentiellement la fin d’une époque, celle des interventions militaires européennes directes en Afrique et le début d’une nouvelle ère de coopération sécuritaire, plus discrète mais non moins stratégique.
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